09 juin 2009

LANGAGE DES MYSTIQUES

Expériences exceptionnelles

J'avoue que le langage de Ruysbroeck me trouble parfois, surtout lorsqu'il veut décrire ce qui se passe lorsqu'une âme atteint les plus hauts degrés de la contemplation mystique. Ses expressions rejoignent curieusement celles employées par d'autres mystiques ayant vécu des expériences comparables; mais souvent les mystiques que j'ai étudiés plus longuement ne savent pas comment s'expliquer et avouent qu'ils n'ont pas les mots pour s'exprimer, pour expliquer ce que leurs supérieurs leur ont parfois demandé d'écrire. Mais voici qu'il me semble comprendre un peu mieux.
Tout d'abord, considérons l'origine du langage humain. Voici un objet courant que tout le monde connaît, peut voir et toucher. On le montre, puis, un jour, un mot surgit. Il n'y a plus besoin de faire des gestes, il suffit de dire ce mot et tout le monde comprend et sait de quoi l'on parle. On ne crée des mots qu'à partir de ce que beaucoup de personnes connaissent parfaitement.
En ce qui concerne les expériences mystiques c'est très différent. Ces expériences sont exceptionnelles, et peu de gens savent de quoi il s'agit en vérité. Il n'y a aucun constat concret pour la société courante; donc il n'y a pas de mot pour exprimer un tel fait, car même si un mystique inventait un mot, personne ne comprendrait de quoi il s'agit. On comprend alors que tel ou tel mystique ait renoncé à s'expliquer, car il n'a pas de mot pour le dire. Ruysbroeck, par contre, a essayé de faire comprendre en quoi consistait une expérience mystique authentique; mais pour réussir à se faire comprendre, il utilise des mots courants qu'il tente d'adapter aux expériences inexprimables de l'union à Dieu, ou du bonheur en Dieu, et l'on aboutit à l'utilisation de mots courants qui restent cependant relativement vagues ou imprécis, et qui peuvent parfois troubler le lecteur.
Ruysbroeck ne peut pas préciser ce qu'est l'union à Dieu, le bonheur en Dieu, alors il dit que celui qui arrive, par exemple, au sixième degré de l'échelle mystique, et au-delà, s'écoule dans la substance de Dieu, se perd et se fond dans son essence pour s'y dissoudre... Mais cela reste forcément flou voire inquiétant: si l'âme se dissout en Dieu, dans l'essence de Dieu, que reste-t-il de son individualité, de sa personnalité. On pense un peu aux boudhistes qui se perdent dans le Grand Tout[1], quand ils ont atteint le Nirvana. Or cela est contraire à notre foi chrétienne...
Certains mystiques, assez nombreux, ont pris l'exemple d'une goutte d'eau qui se perd dans l'océan. Mais la goutte d'eau disparaît, et il est impossible de la retrouver. Tout cela est également très inquiétant, et on se prend à avoir peur de la mort qui n'est que le passage vers la dissolution de son être personnel. Je me perds; je bute sur toutes ces questions. À la limite, Ruysbroeck m'épouvante. J'ai besoin de concret, et ses abstractions, inévitables, me gênent. Mais voici que curieusement, de nouveau mon esprit est orienté vers la science moderne.
L'océan, la goutte, l'eau. La goutte d'eau, ce n'est rien pour l'océan, et pourtant, dans l'océan, il n'y a que des gouttes d'eau qui bientôt donneront la vie. Il y a des milliards de milliards de gouttes d'eau dans un océan; elles semblent toutes fondues entre elles. Mais qu'est-ce qu'une goutte d'eau? Une goutte d'eau c'est un petit ensemble de molécules, toutes identiques, constituées d'hydrogène et d'oxygène. Malgré les apparences, chaque molécule d'eau (H2O) est une entité en elle-même, une entité indépendante que l'on peut séparer des autres, notamment lors des changements d'état physique: l'évaporation, par exemple. Certes l'homme peut, dans certains cas, "casser" l'eau; mais il doit pour cela utiliser des forces spécifiques: l'électricité par exemple, pour briser une molécule. Mais placée dans des conditions normales, l'eau reste toujours de l'eau constituée de molécules toutes semblables, mais indépendantes les unes des autres. Immédiatement nous pensons: qu'est-ce que cela a à voir avec les états mystiques?
Nous avons vu plus haut que l'homme ne peut s'exprimer qu'en utilisant des mots, des concepts, qu'il connaît. À l'époque du grand mystique flamand, Jean de Ruysbroeck, qui vécut au 14ème siècle, on ne connaissait que peu de choses concernant la chimie[2]; Ruysbroeck ne pouvait donc pas utiliser avec précision les mots de molécule ou d'atome. Il ne pouvait mettre en œuvre que des concepts abstraits, que seuls quelques rares mystiques privilégiés pouvaient comprendre, parce qu'ils les avaient expérimentés. Les autres restaient sur leur faim... et nous aussi. Mais nous allons maintenant essayer, grâce à l'eau, de comprendre, au moins une petite partie de ce que Ruysbroeck veut nous enseigner. Pour cela nous devons faire un effort important et essayer de nous mettre à l'échelle des infinis: l'infini grand et l'infiniment grand de l'infiniment petit.
Nous partons du cosmos. Si nous nous plaçons à l'échelle du cosmos, nous nous apercevons vite que, dans la création, un homme, ce n'est rien, absolument rien, et pourtant la science nous révèle qu'un homme c'est aussi un étrange et complexe microcosme. Maintenant, en imagination, mettons-nous à l'échelle de Dieu. L'homme n'est plus qu'un infiniment-infiniment petit perdu dans "l'essence" de Dieu. Comme des gouttes d'eau dans l'océan, il "s'écoule" en Dieu; il se "fond" en Dieu comme une molécule d'eau dans l'océan. Apparemment il est "invisible", imperceptible, véritablement perdu, mais il existe et il est indépendant; c'est une entité unique, et qui plus est, pensante et aimée de Dieu son créateur. De même les âmes pures se "fondent" en Dieu, s'"écoulent" dans l'essence de Dieu car leur essence est l'essence même de Dieu. Elles sont créatures, mais créatures aimées de Dieu, personnes uniques, vivantes, destinées à la construction du Grand-Œuvre de Dieu, peut-être le Corps mystique du Christ.
Certes, il y a encore beaucoup d'efforts à faire pour comprendre Ruysbroeck, mais en pensant aux molécules d'eau, on devrait avancer. Vive la chimie moderne!
Paulette Leblanc

[1] Dont ils ne savent d'ailleurs à peu près rien.
[2] On parlait surtout d'alchimie.